Description

Les deux espèces de serpents venimeux présentes en Suisse, la vipère aspic (
Vipera aspis LINNE, 1758) et la vipère péliade (Vipera berus LINNE, 1758), se distinguent aisément des couleuvres. Leur corps est plus trapu et les pupilles de leurs yeux sont verticales. En outre, la vipère aspic possède un museau retroussé, et le des-sus de sa tête est le plus souvent recouvert uniquement de toutes petites écailles. L'Aspic dépasse rarement 70 cm de longueur. En moyenne, les mâles sont plus longs mais plus élancés que les femelles. Il semble que la longévité de cette espèce soit, au minimum, d'une vingtaine d'années. Les mâles sont capables de se reproduire à 4 ou 5 ans et les femelles à 5 ou 6 ans. Cette espèce est très polymorphe, y compris au sein d'une même population. La couleur de fond peut être grise, beige, jaunâtre, rouge-brique, ou intermédiaire entre ces différentes teintes. Le dessin dorsal noir, parfois presque inexistant, peut être très large dans certaines localités. L'Aspic peut être complètement noire. Exceptionnel dans la chaîne jurassienne, le mélanisme est fréquent en zone alpine où son taux est souvent voisin de 50% au sein d'une population.
A la naissance, les vipéreaux mesurent 18 à 21 cm et sont tous
« normalement » colorés. Ce n'est qu'en grandissant que la couleur de fond de quelques-uns s'assombrit. A deux ans environ, la jeune vipère mélanique, qui mesure une trentaine de centimètres, est devenue complètement noire, y compris l'iris de l'oeil.





Vipère aspic, Andreas Meyer

Vipère aspic, Andreas Meyer



Habitat et moeurs

La vipère aspic fréquente essentiellement les versants bien exposés du Jura et des Alpes, depuis les basses altitudes jusqu'à plus de 2000 mètres, à la limite supérieure naturelle de la forêt. On la rencontre dans différents types d'habitats offrant le couvert et la chaleur nécessaires au bon déroulement de son cycle annuel d'activité. Il s'agit donc, pour la plupart, de milieux buissonnants, pierreux, et exposés au sud. Ses habitats naturels sont variés : forêts souvent rocheuses, claires et thermophiles, de la chênaie buissonnante à la pessière subalpine, en passant par la hêtraie rocheuse, l'érablière ou l'aunaie; les éboulis; les couloirs à avalanches; les landes à rhododendrons; les bordures de torrents et de rivières. L'homme, par ses constructions et ses activités agricoles ancestrales, a créé des milieux favorables à l'espèce :
murs de pierres sèches, murgiers, haies et lisières buissonnantes; tranchées de lignes électriques; coupes rases; talus de chemin de fer; carrières; prairies sèches.

Si les ressources du milieu ne sont pas distribuées de façon homogène, la vipère devra effectuer des déplacements plus ou moins importants pour satisfaire son appétit, ses besoins en chaleur ou pour gagner ses quartiers d'hiver. Ainsi, les dimensions de son espace vital diffèrent beaucoup suivant le type d'habitat, variant de quelques centaines de m2 à plusieurs ha. En montagne, il n'est pas rare d'observer des déplacements saisonniers de plusieurs centaines de mètres entre des lieux d'hivernage particuliers, comme un éboulis ou une forêt rocheuse, et des sites d'été, comme les murgiers et les haies. En été, les femelles gestantes sont plus sédentaires que les mâles et les autres femelles, car elles se nourrissent peu, voir pas du tout en fin de gestation.

Les vipères adultes se nourrissent essentiellement de petits rongeurs, essentiellement de campagnols et de musaraignes. Les oiseaux sont des proies exceptionnels. Les nouveau-nés, trop petits pour avaler des micromammifères sortis du nid et refusant les insectes, se nourrissent essentiellement ou exclusivement de petits lézards. Si cette proie est abondante, les adultes la consomment également.

La température corporelle « préférée » de la vipère varie de 30 à
32.5° C selon son état physiologique. En hiver, elle recherche des abris dans le sol (crevasses, terriers de rongeurs), assez profonds pour éviter le gel et assez poreux pour empêcher les inondations. Durant les 4 à 6 mois que dure l'hivernage, l'animal ne perd que quelques grammes et les réserves de graisse sont pratiquement intactes au printemps.

La vipère est vivipare et met au monde 2 à 12 petits environ, déjà complètement formés. Ils pèsent 3.5 à 5 g et sont capables de tuer et d'avaler une proie tout seuls, à la manière des adultes. Les accouplements ont lieu au printemps, peu après la sortie d'hivernage, de même qu'en automne, si les conditions climatiques le permettent. Durant cette période, deux mâles qui se rencontrent à proximité d'une femelle attractive s'affrontent rituellement et le plus fort mettra en fuite le plus petit. La durée de la gestation est variable, car c'est la température qui détermine la vitesse du développement des embryons. En plaine les mises bas peuvent déjà avoir lieu en août. En montagne, suivant la rigueur du climat, elles sont souvent repoussées à la fin septembre, voir à la fin octobre. Les nouveau-nés passent alors l'hiver sans s'être nourris en automne, et les femelles, très amaigries, consacreront une année, voir deux à trois ans dans les conditions extrêmes, à reconstituer leurs réserves de graisse indispensables à une nouvelle reproduction. L'année où elles se reproduisent, les femelles sont très thermophiles et font tout leur possible pour maintenir une température corporelle élevée. Le matin, elles n'hésitent pas à s'exposer à découvert aux premiers rayons du soleil. Par temps couvert ou parfois même par pluie intermittente, elles restent à l'extérieur de leurs abris. Les mâles et les femelles non reproductrices sont beaucoup plus discrets et ne s'exposent complètement que pour accélérer la digestion d'une grosse proie ou le processus de la mue. Lors des grandes chaleurs, les vipères sont souvent invisibles, dissimulées dans la végétation ou sous les pierres. La vipère n'est pas agressive et n'attaque jamais l'homme. Elle s'enfuit toujours devant cet ennemi dès qu'elle l'aperçoit. Si une vipère s'approche de vous, c'est qu'elle ne vous a pas vu! Il suffit alors de bouger pour la faire fuir. Une vipère agressée va mordre son ennemi pour se défendre. Si on lui marche dessus, elle mordra le soulier et ce ne sera pas grave, ses dents venimeuses ne pouvant transpercer le cuir des chaussures. Par contre, si on la saisit brusquement avec les mains, c'est l'accident. Les conséquences d'une morsure sont variables, ne nécessitant qu'une désinfection locale ou au contraire une injection massive de sérum antivenimeux (voir la feuille d'information : « Serpents, comment
réagir » disponible à la KARCH).

L'homme mis à part, les oiseaux rapaces diurnes et les corvidés sont les principaux prédateurs des vipères. Le chat domestique, le hérisson, les mustélidés, et nos oiseaux de basse-cour, peuvent à l'occasion tuer une vipère. De même la coronelle lisse peut dévorer un jeune individu.




Habitat du Vipère aspic, Andreas Meyer



Répartition

Outre la Suisse, l'Aspic habite le nord-est de l'Espagne, les deux tiers méridionaux de la France, l'Italie et la Sicile. Chez nous, l'espèce occupe la Suisse méridionale (Tessin et Sud des Grisons), le sud-ouest du pays (Vallée du Rhône, Bassin lémanique), les régions alpines du centre de la Suisse (VS, VD, FR, BE), ainsi que la chaîne jurassienne (de Genève jusqu'à la hauteur de Brugg).

Vipère aspic (mélanique), Bertrand Baur


Habitat de la Vipère aspic, Andreas Meyer




Mesures de protection

Le maintien d'une population de vipères nécessite des habitats particuliers suffisamment vastes, indispensables au bon déroulement de son cycle annuel d'activité. La destruction complète ou partielle de ces milieux vitaux constitue la
menace la plus grave. D'autre part, la persécution et les prélèvements d'animaux par des terrariophiles ou des collectionneurs peu scrupuleux peut affaiblir con-sidérablement une population déjà fragile. En régression rapide dans les régions de plaine, la vipère aspic est encore bien représentée en montagne, bien que localement la situation soit préoccupante.

Recommandations :

- Eviter à tout prix l'enrésinement des bosquets et des forêts thermophiles bien exposées (érablières, hêtraies, chênaies). Suite à une coupe rase, favoriser la régénération naturelle de la forêt.
- Maintenir les strates buissonnantes et arbustives au niveau des haies, des lisières et des murgiers, et abolir l'emploi d'herbicide.

- Conserver les murs de pierres sèches et les talus plantés.

- Aménager des passages appropriés là où une route coupe un «passage obligé» (haie, lit de torrent, muret).

- Dans les régions où l'impact des activités humaines est très important, inventorier précisément et protéger les milieux vitaux pour l'espèce. Remédier aux problèmes d'échanges génétiques entre les populations isolées en créant des voies de communication pour les reptiles (haies, murets, bandes de hautes herbes).

- Ne pas déplacer ou lâcher des vipères sans une étude scientifique préalable.



Auteur : Jean-Claude Monney



Vipère aspic, Andreas Meyer