Description

Si le mâle du triton alpestre (
Triturus alpestris, LAURENTI 1768) était un animal tropical, on le considérerait certainement comme une merveille de la nature. Le mâle en livrée nuptiale est d’une rare beauté avec sa fine crête dorsale ponctuée de noir et de blanc et ses flancs marbrés de bleu passant au bleu pâle, puis au blanc ponctué de noir, du côté de la face ventrale, laquelle est d’un orange profond. La femelle, de plus grande taille, a une apparence plus discrète : la crête dorsale et la bande latérale bleu clair manquent, et l’orangé du ventre est plus terne; la coloration de la face dorsale est variable, allant du verdâtre au noir en passant par le beige et le brun. Le ventre n’est jamais tacheté, cas unique parmi les tritons. Avec une longueur de 8 à 10 cm, le triton alpestre se classe entre le triton crêté, nettement plus grand, et les tritons lobé et palmé, plus petits.
Le triton alpestre colonise la plus grande partie de l’Europe centrale. Il manque tout au sud du continent, ainsi qu’en Scandinavie. Chez nous, il se sent particulièrement à l’aise au nord des Alpes, où il colonise tous les plans d’eau dépourvus de poissons, de la plaine à environ 2500 m d’altitude (Engadine). En Valais, où le climat est trop sec, il se raréfie au sud de la vallée du Rhône. Au Tessin, il est franchement montagnard, ne descendant pas en dessous de 1100 mètres d’altitude.






Mâle de Triton alpestre (
Triturus alpestris), Kurt Grossenbacher




Habitat et moeurs

Au Nord des Alpes, on trouve le triton alpestre de mars à juin dans tous les types de plans d’eau : du biotope de jardin ensoleillé à l’étang forestier ombragé, de la mare tourbeuse d’un haut marais à la gouille sablonneuse ou limoneuse d’une gravière. Il est souvent moins abondant que le triton palmé dans les zones alluviales, où ce dernier trouve son habitat optimal. Le triton alpestre ne redevient l’espèce dominante qu’en cas d’atterrissement avancé. Le triton alpestre et le triton palmé ont des exigences similaires et partagent bon nombre d’habitats.
Si quelques individus mâles hivernent au fond des plans d’eau, la plupart des tritons alpestres s’y rendent dès mars, à peu près en même temps que le crapaud commun. Les mâles précèdent les femelles de quelques jours. Les nouveaux plans d’eau, notamment les étangs de jardin, sont colonisés avec une promptitude surprenante; les animaux semblent percevoir l’odeur des algues à bonne distance et se laisseraient guider par elle. C’est également cette odeur qui leur permettrait de retrouver leur étang de naissance. C’est là que se déroule la parade nuptiale, qui est plus brève que chez les autres tritons : le mâle prêt à s’accoupler tapote les flancs ou la face de la femelle avec son museau; il se place ensuite devant elle, à l’équerre, replie sa queue vers l’avant et l’agite lentement, créant un léger courant en direction de la tête de la femelle. S’il a capté son attention, il pivote de 90° et avance devant elle. Celle-ci, à son tour, touche de son museau la queue du mâle, repliée en S. Le mâle dépose alors un paquet de sa semence, le spermatophore, au fond de l’eau. Le cloaque de la femelle s’ouvre lorsqu’elle nage au-dessus du spermatophore, et celui-ci est capté et stocké dans une poche interne spéciale. Une femelle peut accumuler plusieurs paquets de sperme provenant d’un ou de plusieurs mâles, en quelques jours. Elle peut aussi le faire à quelques semaines d’intervalle, pondant alors à deux reprises. La ponte débute une semaine après le premier accouplement. La femelle se met à déposer des œufs qu’elle enroule un par un dans des feuilles de plantes immergées auxquelles ils sont collés. Cette opération, répétée pour 150 à 200 œufs, s’étend sur plusieurs semaines. Les tritons restent ainsi jusqu’en été dans les plans d’eau de reproduction, où ils s’alimentent. Ceci les distingue du crapaud commun et de la grenouille rousse, dont le séjour dans le plan d’eau est toujours extrêmement bref. Le triton se nourrit très volontiers des œufs de grenouille rousse, au point qu’un nombre élevé de tritons peut entraîner la disparition de la grenouille rousse. Par contre, les œufs et larves de crapaud semblent non comestibles. Les tritons apprécient aussi les larves de chironomes, les petites larves de libellules, les œufs de tritons, les petits crustacés et, sur terre ferme, les carabes, les mouches et les vers de terre, bref, tout ce qui bouge. Curieusement, il arrive aux tritons de quitter le plan d’eau pour quelques heures ou quelques jours durant la période de reproduction.
La réadaptation des adultes à la vie terrestre, qui peut débuter dès juin, ne survient pas avant août en altitude ou en plaine dans les étangs froids. La peau devient plus rugueuse et hygrophobe; elle perd ses teintes irisées, tandis que l’ourlet caudal et la crête dorsale du mâle se résorbent. Les animaux passent ainsi à une livrée discrète, brun-bleuâtre. Leur phase de vie terrestre est très mal connue. On les observe généralement par hasard sous un morceau de bois, une planche ou une pierre plate, et ils s’alimentent jusqu’à la fin de l’automne. Dans les zones de montagne, la reproduction est plus tardive (mai-juin à août).
La durée du développement embryonnaire menant à l’éclosion dépend étroitement de la température de l’eau. Elle va de 13 jours (eau à 19°C) à 30 jours (13°C), en passant par 17 jours (16°C). Les larves mesurent environ 11 mm à l’éclosion. La queue et les membres sont très peu développés. Durant les premiers jours, les larves sont munies de deux balanciers situés de part et d’autre de la tête et grâce auquelles elles peuvent se fixer à un support. Les larves commencent à se nourrir de plancton après quelques jours. Les balanciers régressent, tandis que les pattes antérieures, puis postérieures, apparaissent. Durant ces premières semaines, les larves sont très peu pigmentées, partiellement transparentes, et on peine à les repérer. La coloration s’accentue en été, avec notamment l’extrémité de la queue qui devient sombre. Ceci permet d’identifier la larve du triton alpestre parmi les autres espèces.
La durée du développement larvaire jusqu’à la métamorphose est très variable, même parmi la descendance d’une seule et même femelle. Comme la période de ponte est largement étalée dans le temps, on observe des larves à différents stades de développement durant tout l’été. De ce fait, l’apparition explosive de jeunes métamorphosés, comme on l’observe chez les grenouilles et les crapauds, est exclue. Les premiers juvéniles quittent l’étang après au moins 2_ mois, et d’autres suivront jusqu’en automne. Ils mesurent environ 45 mm. En altitude, on peut observer des centaines de larves hivernant au fond des mares. Pratiquement aucune d’entre elles ne survivra aux conditions extrêmes qu’impose un gel pouvant durer huit mois. Par contre, des larves peuvent hiverner avec succès en plaine, dans des étangs profonds ne gelant pratiquement jamais complètement - étangs à incendie par exemple. Ces individus quitteront le plan d’eau au printemps suivant, vers mai-juin. Leur taille peut alors atteindre 5-6 cm. Quelques larves peuvent même rester aquatiques jusqu’à la maturité sexuelle. On parle de néoténie. Ce phénomène s’accompagne souvent d’un déficit pigmentaire: les animaux sont jaunâtres, avec éventuellement quelques taches noires, cependant que leurs yeux sont normalement pigmentés. L’alpestre est, parmi les tritons, l’espèce chez laquelle la néoténie s’observe le plus fréquemment.





Site de reproduction à Grosse Scheidegg BE, Kurt Grossenbacher




Distribution, menaces et protection

Le triton alpestre abonde aussi bien dans le Jura et sur le Plateau que dans les Alpes du Nord, sur calcaire, et il n’y est guère menacé. Par contre, l’acidification des plans d’eau dans les Alpes méridionales, sur sol siliceux, peut constituer une menace, car la reproduction devient impossible lorsque le pH est trop bas. Sur le Plateau, il faut veiller à ce que le triton alpestre dispose toujours d’un grand nombre de plans d’eau riches en plancton et en végétation immergée, et dépourvus de poissons. L’apparition du triton alpestre, qui développera promptement d’importants effectifs, récompensera rapidement celui qui a fait l’effort de créer un plan d’eau adéquat.


Auteur : Kurt Grossenbacher



Larve néoténique de triton alpestre (
Triturus alpestris), Kurt Grossenbacher